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Ce sont tous mes fils 

 

 

  Zaki Al-ileh  (Al aila ).

 

Le soleil dénoue ses premiers fils au moment où tu quittes la maison. Tu ne sais où te mènent tes pas, où te conduit le chemin, la défaite est en toi, l'angoisse y dessine des bosses et ta tête est sur le point d'éclater. Le mieux dans ces cas-là est, dit-on, d'appeler la Croix-Rouge. Puisqu'il n'a même pas de carte d'identité 1, qu'il est trop jeune, trop jeune ...
Un peu avant minuit, le martèlement des bottes a déchiré le cour du silence. La vocifération des talkies-walkies ... Le baragouin ... La cadence des lourdes godasses ... La porte s'est presque écrasée sous leurs coups. Paniqué, tu te précipites vers la cour. Les projecteurs te blessent les yeux. Des matraques s'abattent sur tes épaules et tes flans, on te bombarde de mots qui fouettent comme des coups de cravaches.
— Où sont les enfants ?
Ils se ruent vers la porte, te repoussent ... Tu perds l'équilibre et Amjad vole entre leurs mains comme un oiseau qui a perdu sa branche.
— Que lui voulez-vous ? Il est encore petit, il n'a même pas de carte d'identité !
Ils traînent Amjad, lui font mordre la terre ... Des cris ... Un poignard ébréché a plongé dans tes veines. Tu cours derrière eux, ils te refoulent, tu te retrouves couché sur le dos, une écume bouillonnante s'accumule dans ta gorge ...
— Nous, on reste entre nous, on ne se mêle pas de tout ça ! On n'a pas de problèmes ni avec l'armée, ni avec personne d'autre !
Chemins et portes se ferment devant toi ... Amjad, c'était ton pied de nez au temple, un garçon, un seul, à la tête de cinq filles ... Tu le regardes, le regardes, tu voudrais pouvoir le cacher au fond de tes yeux, refermer sur lui tes paupières ... Qui se préoccupe de la Croix-Rouge, de qui que ce soit ? Celui qui est recherché est recherché ... Mais il faut quand même la prévenir, la Croix-Rouge, prévenir le ciel et la terre si nécessaire ... Comment faire pour aller à Gaza ? Aujourd'hui, il est plus difficile d'y aller que de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille ! Le problème n'est pas de devoir y aller à pied, aujourd'hui jour de grève générale, il n'y a pas de voitures. La distance est courte de Jabalya2 à Gaza, et tu l'as faite plus d'une fois ... Non, le problème c'est que ces satanés soldats ne laissent personne en paix, ils pourchassent les passants pour les obliger à démonter les barricades, éteindre les pneus ... Les heures passent, lourdes et lentes, et on n'arrive jamais à destination. Une idée t'est venue : si tu les appelais du dispensaire ? plus rapide, plus efficace ... plus sûr.
L'image d'Amjad te ferme le chemin. Tu lui avais toujours dit de rester à sa place, de ne pas se mêler de tout ça : « Tu es trop jeune pour lancer des pierres, pour être recherché, trop jeune pour toute cette misère et tous ces soucis. Que peut la main contre le tranchant du couteau ? ». Il faisait semblant de t'écouter, pour te faire plaisir, tu le savais bien ...
Va savoir où ils l'ont emmené ? L'ont-ils directement conduit à Ansar3 ? Ou gardé pour la nuit au camp militaire ? Un frisson te traverse. Tu sais parfaitement ce qui se passe au camp militaire ... L'histoire de Hani Alchami4 ne quitte pas ton esprit. Ils l'avaient arraché un soir de sa maison et, dans leur version revue et corrigée, leur version spécialement concoctée pour la consommation publique, ils avaient expliqué qu'il avait tenté de faire obstruction à l'arrestation de son jeune fils. Matraqué, battu par leurs triques de fer sur chaque centimètre de son corps, pieds et poings liés, devant son fils ... Son visage et son corps ont été écrasés jusqu'à ce que son souffle s'éteigne dans sa poitrine. La lumière a quitté ses yeux et les murs du camp se sont imprégnés de flots de son sang, des lambeaux de sa chair.
Voici la place qui mène au dispensaire. La foule est massée. Tumulte de voix, cohue. La panique t'assaille ... Les voix sont chargées de colère :
— On aurait retrouvé trois enfants, ligotés, les yeux bandés ... L'armée les a jetés dans l'orangeraie d'Assaf après les avoir battus comme plâtre.
— Sans la clémence et la sollicitude de Dieu, plus un seul ne serait encore vivant ... Une femme a entendu les gémissements à côté de la clôture, elle a appelé, ils ont été sauvés au dernier moment.
Tu cours vers la salle de soins ... Les corps minces, menus, gisent sur les brancards, suintent de sang, de terre et d'eau.
Des murmures ... Des râles ... Des pleurs ... Un courant glacé te pétrifie, ta poitrine se soulève et s'abaisse, tu laisses échapper un cri exsangue, fêlé :
— Amjad !
Le ton du docteur se fait pressant :
— Il faut les conduire à l'hôpital Shifa tout de suite. Il faut une transfusion, il y a des fractures, des hémorragies.
Un groupe de jeunes gens court vers les voitures pour transporter les garçons : ils s'entassent à l'intérieur, remontent leurs manches ... Une forêt de bras soulève les brancards. Le sol est couvert de sang, le sang te pénètre dans les os, t'aveugle ...
Une eau salée est figée dans ta bouche, comme une brûlure ...
Ton pied de nez ! Tu l'abreuvais de conseils, quand il rentrait, quand il sortait, quand il venait ou repartait ... Tu aurais voulu clore tes paupières sur lui ... Tu essayais encore de déjouer la vérité que se cachait là, au fond de toi ... Celle de la pierre contre les chars ... De la main contre le tranchant du couteau.
Une fois, il s'était enhardi à te répondre :
— Mais de toute façon, ils ne laissent personne en paix ... Ils cherchent querelle à tout le monde ... Personne ne peut leur échapper !
Ses paroles reviennent et reviennent, cuisantes, au plus profond de toi ; debout, couché, pour eux c'est la même chose, on n'échappe pas à ce fléau. Pas d'exception pour les grands ou les petits, à tous ils mènent la vie dure. Pas la peine de s'écarter de leur chemin ... De se mettre la tête dans le sable ...
Même la main nue contre un couteau les enrage, encore et encore ils vont se nourrir de ton corps et de ton sang.
Pourtant, la paume de la main, la main résolue, opiniâtre, peut devenir sabre, ébrécher, briser, réduire en miettes la lame du couteau ... La pierre est le rempart de ta chair, la fronde, la forteresse ... Des barres de fer ... Des barils de ciment ... De la fumée ... Les groupes de femmes charrient des pierres dans des paniers ... Tu aimerais devenir fronde ... pierre dans la main des shabab 5 ... colère déferlant sur les camps militaires.
En grimpant dans l'ambulance, la question du médecin te prend de court :
— Lequel d'entre eux est ton fils ?
Tu restes silencieux quelques instants ... Des images enflammées luttent de vitesse avec le mouvement de la voiture. Ta voix est faite de sang, de terre et d'eau quand tu lui réponds :
— Tous, ce sont tous mes fils.

 

 

TRADUIT de l’arabe par MARIANNE WEISS

 

1) Dans les territoires occupés, la majorité en terme de responsabilité légale (et donc d'obligation d'être porteur d'une carte d'identité) était fixée par les autorités israéliennes à 16 ans (tandis qu'en Israël même, comme dans la plupart des pays, elle est fixée à 18 ans).
2) Jabalya, le plus grand camp de réfugiés de la Bande de Gaza.
3) Ansar : immense centre de détention sous tentes établi à Gaza par l'armée israélienne au début de l'Intifada pour recevoir les milliers de détenus politiques.
4) Héros de la résistance populaire de 1956 tué le 22 août 1988 sous les coups de matraques, enchaîné par la main à son fils de treize ans (note de l'auteur).
5) Shabab : jeunes. Mot employé pendant l'Intifada pour désigner les jeunes militants aux premières lignes dans les confrontations avec l'armée israélienne.

 

 

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