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CORDES ET FLAMMES

 

Zaki al ileh  (al aila)

 

 

Oppressé, tu reprends ton souffle lorsque, quittant enfin la salle de la fouille à la fron­tière, tu te diriges vers la place où s'alignent les voitures. Tu n'y crois pas encore, (le t'en être finalement tiré et de te retrouver là, dehors. Sortir de cette salle, c'est comme une nouvelle naissance...

Lorsqu'ils ont pris tes affaires, pour la fouille, ils t'ont donné une feuille blanche couverte de signes que tu ne comprends pas. Un tremblement t'a parcouru... Allez au bureau n'7...

Le coin le plus éloigné de la pièce, de longs bancs qui font face à la porte, une foule composite de gens qui attendent... La porte s'ouvre, se referme. Un nom, puis un autre, un troisième, un dixième...

Un rocher s'abat de tout son poids sur ta poitrine, t'écrase. L'attente comme une corde se resserre autour de ton cou... Tu examines ton titre de voyage, les formu­laires de la fouille...

Surtout, il faut tenir bon, se maîtriser. Les réponses doivent être succintes, définitives. Ils sont à l'affût du premier signe d'hésita­tion, guettent le moindre tressaillement...

Ton nom résonne. La porte s'ouvre, se referme... Une table derrière laquelle se tient un homme qui porte de larges lunettes noires. Devant lui, un ordinateur. Un fusil. Il est de glace. Il examine tes papiers, consulte l'ordinateur :

‑ Qu'est‑ce que tu fais à Abu Dhabi?

‑ Employé de banque.

Un flot ininterrompu de questions siffle, qui te perce les oreilles :

‑Combien de jours es‑tu resté en Egypte? Combien y a‑t‑il de membres dans ta famille? Tes frères et soL~urs...

‑ Directement de l'aéroport à la fron­tière... deux frères et deux soeurs... le plus grand a treize ans, le plus petit sept... J'ai l'intention de me marier... je ne sais rien... je ne connais plus personne ici... je ne suis pas venu depuis trois ans...

Ses regards méprisants te transpercent par‑dessus le bord de ses lunettes, la glace se déverse dans sa voix et ses intonations :

‑ Tu as l'intention de retourner à Abu Dhabi?

La réponse s'enfuit, t'abandonne... Aucun son ne sort de ta bouche...

Tu n'arrives pas à croire que tu es là, dehors... L'arrêt des taxis collectifs. Les rou­lettes de la valise cahotent sur l'asphalte. Ce salaud te prépare quelque chose, il est en train de te tendre un piège... Tu penses vraiment qu'il va le faire, qu’il va t'interdire de repartir?

Peut‑être... Qu'est‑ce qui l'en empêche? Et qu'est‑ce que ça lui coûte ? Ils disent que maintenant, pour obtenir un permis de sortie, c'est devenu un vrai calvaire, sans fin. Représailles. D'un bureau à un autre, d'une queue à une autre, d'un renvoi à un report... Jusqu'à ce que, si ça se trouve, tu rates la date du départ : les vacances sont terminées, tu perds ton boulot, tu te retrouves sans rien... Et la ronde des permis qui n'en finit pas...

 

Trois ans ont passé depuis que tu as quitté le camp... A ce moment‑là, à l'ar­raché, tu avais réussi à obtenir un permis de sortie. Un permis assorti d'une potence, et la corde qui se balançait au‑dessus de ta tête : si tu sors, tu dois rester à l'étranger trois ans, pas question de revenir pendant tout ce temps, sinon... Mais... et si je ne trouve pas de travail, si ça ne marche pas?...

Tout ce que tu as dans la poche, c'est le visa d'entrée que ta soeur a réussi à obtenir pour toi. Une fois là‑bas, avec l'aide de Dieu... Une année, une année entière, j'ai du rester chez ma soeur, un siècle entier qui s'est écoulé à petites gouttes... Les murs, les rues te giflaient au passage, les regards te malmenaient comme une épluchure vidée de toute force, de tout pouvoir. Chaque jour, on te répétait que demain, grâce à Dieu, tout va s'arranger... Pas une entre­prise dont tu n'aies franchi le seuil, pas un bureau de placement à la porte duquel tu n'aies frappé, pas une annonce derrière laquelle tu n'aies couru, sans arriver à la rat­traper...

Diplôme de commerce... de Gaza.. document de voyage suspendu... Les ordi­nateurs ne sont pas compatibles avec ton groupe sanguin, il semble que vous n'êtes pas faits pour vous entendre... Le sang qui coule dans tes veines, comme document de voyage, personne n'en veut ... Pas de travail. Pas de poste disponible ... Une année entière, une éternité de souffrance et, à chaque seconde, tu es sur le point de décider que tu vas laisser tomber cette his­toire de permis... Rentrer au pays... Et advienne que pourra...

A l'arraché, ils t'ont trouvé un poste de dactylo. Une machine à écrire, muette. Ses touches sans voix te ressemblent... Trois ans depuis que tu as quitté le camp. Les temps sont difficiles, ils ne prolongent plus les permis maintenant, et si tu dépasses d'un jour le délai accordé, rien qu'un petit jour, tu perds à jamais le droit de remettre le pied sur le sol de ta patrie... Pour eux, tous les prétextes sont bons, tous les moyens, toutes les justifications... Ils travestissent la réalité, falsifient les faits, les effacent au besoin... Ne sont‑ils pas capables de fabri­quer des explications de toutes tailles, de toutes formes, de toutes couleurs, depuis qu'ils sont passés maîtres dans l'art de l'arti­fice et de la supercherie...

Le Falasha 1, ils le méprisent parce qu'ils le jugent primitif. Ils mettent en doute son judaïsme, mais il devient le maître ici, dés qu'il arrive, d'où qu'il arrive... Mordechai, qui vient du bout du monde, de par‑delà les mers, celui‑là devient le maître absolu ici. Il a le droit de faire la pluie et le beau temps sur ta terre, sur ta mer, sur ta respiration même... Et toi, si tu dépasses d'un jour, d'un seul, le délai fixé par le permis, alors tu n'as pas le droit de revenir... Tu es recraché de toute la surface de la terre... Alors le noeud coulant de la corde te rat­trape... L'oiseau noir de la mort commence à te poursuivre. Parfois se dissimule sous la forme d'une chamelle égarée, ou d'un cha­meau déchaîné, te heurte dans son galop effréné, te renverse tandis que tu parcours les chemins qui enveloppent de leur filet les entrailles de sable du Golfe et de la pénin­sule. Et il te met en miettes, te déchiquette, découpe ta chair en petits morceaux qui vont recouvrir l'asphalte de sang, de fumée, et d'une encre d'un rouge flamboyant que l'on retrouvera dans le cadre noir de l'avis de décès, sur une page de journal déchirée.

Ton père t'écrivait dans sa dernière lettre

<1 Les temps sont durs, ils ne renouvellent plus les permis maintenant. Tu déposes la demande pour prolonger la validité de ton permis mais ils ne te donnent pas de réponse. Ils font traîner, ils tergiversent, ils te font tourner en bourrique : reviens demain, après‑demain, la semaine pro­chaine, celle d'après, après les vacances... Ils te maintiennent accrochés par les che­veux, suspendu entre ciel et terre, ils te font rouler entre leurs pieds comme une balle de caoutchouc... ils dégustent le temps à petites doses, sans se presser... jusqu~à ce que finalement la réponse t'éclate à la figure: prolongation refusée ‑ le délai de trois ans initialement accordé est expiré depuis quelques jours. il ne lui est pas permis de revenir. A toi de venir, Mordechai, du fin fond de l'univers, avec la baraka... Viens confisquer un autre bout de terre, de mer, de chair...

‑ Gaza... Khan Younis... Rafah...

La ‑voix des chauffeurs de taxis collectifs:

‑ Ou tu veux aller mon gars?

‑je suis presqu'arrivé, je vais à Chabboura,

‑ Chabboura est bouclée!! Tu n'as pas entendu les nouvelles?

‑ On dit qu'ils ont fait sauter trois mai­sons la nuit dernière... Dieu est notre seul recours contre eux, il faut lui faire confiance!!

‑Emmène‑moi à la place centrale. J'ai de la famille au camp de Yebna. Une fois là-bas, je me débrouillerai...

Un homme se dirige vers toi. Ses traits te sont vaguement familiers... Il tend les bras, te serre contre lui avec tristesse...

‑ Saleh Abou Naji ?

Tout à coup son nom te revient : Abou Ibrahim, votre ancien voisin.

‑ Comment va la famille, Abou Ibrahim?

il se noie soudain dans un silence tendu à craquer. Ses traits se décomposent, il bre­douille quelque chose, des paroles confuses, embrouillées :

‑ Tiens bon, Saleh, sois courageux... J'ai entendu dire qu'ils ont fait sauter votre maison la nuit dernière.

Mille points d'interrogation explosent dans ta tête, les mots s'écrasent contre ta langue...

‑Mais tes parents vont bien... Les gens du quartier, Dieu les bénisse, ils se sont occupés d'eux, ils leur ont trouvé un endroit.

‑Qu'est‑ce qui s'est passé? Pourquoi? Comment? Où? Quand?

Des points d'interrogation comme un flot d'aiguilles piquent dans tes veines et tes cel­lules...

‑il n'y a pas longtemps ils ont pris ton frère Khaled. Ils disent qu'il a lancé un cocktail molotov sur une patrouille.

Khaled... Un cocktail molotov ... ? Son visage tendre, enfantin... Khaled, l'herbe verte et la rosée généreuse... Ses doigts fra­giles qui explosent en flammes et en incen­dies... Tu te laisses tomber dans la voiture et tu t'abîmes dans les pensées qui te sub­mergent comme dans un gouffre sans fond. L'image de Khaled, avec son fin visage et ses doigts enflammés, envahit tout l'espace de ton esprit.

Ainsi, il l'a fait, lui! Il n'a pas attendu. Il n'a pas tenu compte de la logique du permis et de l'interdit, de la prolongation et du refus de prolongation... De la brèche, (le l'opacité, des touches muettes et de la corde qui se balance... il a refusé d'être une balle entre leur pieds. Peut‑ être qu'il a découvert assez tôt les vraies dimensions des problèmes. il a fait le bon choix. Attaché à la terre...

Les images, à l'intérieur de toi, se poursui­vent jusqu'à J'essoufflement : le document de voyage suspendu ... indésirable... les sables du désert, la viande en morceaux et le cadre noir déchiré... la barrière des trois ans... la potence... le marchandage... pro­longation refusée, retour interdit... vider la terre de ses habitants...

Khaled a compris assez tôt les dessous de l'histoire, il s'en est imprégné jusqu'à plus soif. Il s'est échappé des calculs de la trom­perie et de la justification, il a saisi les racines du mal de ses doigts enflammés et ce que racontent les écrans d'ordinateurs ne le concerne plus...

Sûr qu'ils vont te convoquer. Il tient le permis dans sa main, l'agite sous ton nez... Ses regards méprisants sont comme une lame tranchante sur ton cou. Ses intonations enrobées d'un calme feint: si tu nous rends service, on te le rendra... un échange de bons procédés... intérêts partagés... tout ce qu'on te demande, c'est d'ouvrir un peu les yeux, de tendre un peu l'oreille... et tu repars, tu retrouves ton boulot quand tu veux...

Mais cette fois‑ci, tu ne vas pas rester cloué, paralysé, incapable de répondre. Tu ne vas pas laisser les mots s'enfuir... Tu vas te tourner vers lui et ta réponse va s'abattre comme Lin fouet :

‑ Faites ce que vous voulez... Félicitations pour le permis, vous pouvez le garder! je n'en ai pas besoin, je n'ai plus besoin de voyager. Faites‑en ce que bon vous semble ... !

Il va se départir de son calme factice, la colère va le submerger. Les intonations dou­cereuses vont s'évaporer de sa voix et la folie s'emparer de lui quand tu lui diras:

‑je n'ai pas besoin de ce travail, je n'en veux pas. Dieu me le rendra au centuple!... je ne vais pas laisser cette terre, je ne vais plus la quitter, quoi qu'il arrive...

L'arrêt des taxis collectifs... le marché de Rafah... Tu poses ta valise sur le sol. L'air est saturé d'une odeur de brûlé et la fumée s'étire vers le ciel. Des groupes de jeunes remplissent la place, les slogans commen­cent à monter...

Un garçon de l'âge de Khaled fait rouler un pneu. Un garçon que tu as déjà vu cent fois alors que tu te prélassais devant ton écran de télévision...

L'interdiction de voyager, qu'est‑ce que tu en as à faire, toi ? Mais eux, pour sûr, ça va leur rester dans la gorge.. !

Le pneu est planté au milieu de la chaussée. Tu contemples les doigts du garçon qui grattent les allumettes. Une... deux... trois... Les allumettes ne lui répon­dent pas. Elles doivent être mouillées. Tu t'approches de lui. Tu ramasses quelques feuilles et un bout de carton que tu jettes sur le pneu. Une pression suffit à allumer la flamme de ton briquet, les feuilles, le carton... Le pneu s'enflamme, et avec lui s'enflamme la corde qui se balançait... Des tourbillons de fumée envahissent le ciel, le sol de la place se fissure de barricades... cris, slogans...

Tu empoignes ta valise pour te diriger vers la maison de tes cousins, à côté du marché. Tu vas leur demander ce qui se passe, te rassurer sur le sort de tes parents... Khaled, la maison détruite... Tu poses la main sur l'épaule du garçon et tu lui caresses les cheveux avec tendresse. La joie étincelle dans son regard. Tu lui tends le briquet en disant :

‑ Prends‑le, en souvenir... Tu en as plus besoin que moi et il va te servir, c'est sûr ... !

Avant de t'enfoncer dans la ruelle, tu te retournes et tu l'aperçois qui s'élance au loin, comme Lin jeune cheval que rien ne peut arrêter, en faisant rouler un pneu pour barrer l'entrée de la rue...

 

TRADUIT DE L’ARABE PAR MARIANNE WEISS

 

 

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موقع الكاتب و الأديب الفلسطيني زكي العيلة 2004

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